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Editions Germes de Barbarie - Page 3

  • Pascal Turbet, un musicien qui a des lettres

     

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    Il n'est pas simple de franchir le pas, de laisser tomber les feuilles de paie pour devenir intermittent du spectacle. Surtout quand on a une famille à nourrir. Pourtant Pascal Turbet n'a pas hésité à le faire au début des années 90, abandonnant un emploi « sûr » chez France-Télécom en région parisienne pour venir tenter sa chance en province. Il s'installera à Villefranche-de-Lonchat d'abord puis du côté de Mont-de-Marsan où il habite toujours. Musicien accompli, son instrument de prédilection est l'accordéon mais il ne dédaigne pas les claviers, notamment pour composer. Car Pascal dispose d'une capacité exceptionnelle pour créer sa propre musique et dans l'art d'habiller en haute-couture les textes de chanson qu'on lui confie. J'ai fait sa connaissance en 1993 par l'entremise d'Olivier Czuba, lui aussi musicien. J'avais écrit le livret d'une comédie musicale, Les Fantômes des coulisses et Olivier avait commencé à composer les trois premières chansons. Il s'agissait de Charlotte (texte de Denys-Luis Colaux), A la fête du temps qui passe (texte de Jacques Visquenel) et surtout d'une Ombre au tableau (texte laissé sans musique par Georges Brassens). Et l'idée était la suivante : mettre en musique une dizaine d'inédits que Brassens n'avait pas pu achever de produire et les intégrer à la trame du spectacle avec six ou sept chansons supplémentaires. Olivier n'écrivant pas la musique, le problème des partitions se posait. Il nous fallait donc trouver un musicien ayant reçu une formation classique pour nous épauler. Pascal Turbet fut immédiatement conquis par le projet et il nous apporta bien plus que sa capacité à rédiger des partitions. Il composa toutes les autres chansons du spectacle, trouva les orchestrations pour mettre en valeur les mélodies d'Olivier et nous amena les deux autres interprètes qui nous manquaient : Solène Rabas (chant) et Bruno Fusi (claviers).

     

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    Quelle était la trame de cette fantaisie musicale (restons modestes dans l'intitulé) ?

     

    « Soir de dernière. Barbara était à l'affiche pour trois semaines à l'Olympia. Les ultimes notes d'un piano, un dernier rappel puis le rideau tombe. Après le départ du public demeure une chaleur, une odeur de fauve rassasié. Marcel, éclairagiste et concierge du théâtre, accordéoniste à ses heures, referme les portes une à une et s'apprête à rejoindre ses amis... les fantômes des coulisses, Brel, Brassens et Ferré, morts au milieu des vivants. La célèbre affiche reprend vie. Et ce soir de dernière, ils ont réservé une surprise à Barbara. »

     

    Le livret avait été écrit seulement pour donner un décor aux chansons. Les dialogues supplémentaires fonctionnaient plutôt bien et je pense qu'avec quelques ajustements ce spectacle aurait pu être monté. Pour arriver à produire les 16 chansons du disque, il a fallu pas moins d'une vingtaine de séances en studio. Je serai éternellement reconnaissant aux quatre participants pour les efforts accomplis. Chacun travaillait de son côté et tous venaient de loin pour se retrouver à Serres-et-Montguyard dans le studio d'enregistrement que j'avais équipé dans une chambre de la maison de mes parents. L'équipe était au complet vers dix-neuf heures. Nous commencions par partager un dîner copieux que mon père arrosait de plusieurs bouteilles de Bergerac. Lorsque nous quittions la table pour débuter la séance, certains n'avaient plus toute leur tête ! Les enregistrements se terminaient souvent bien aprés minuit. Ces séances s'étalèrent sur près d'une année. Le cd produit fut commercialisé avec le numéro 9/10 de la revue Orage-Lagune-Express consacré à Georges Brassens et sortit des presses en 1995.

     

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    Vingt ans après cette expérience, Pascal Turbet est toujours musicien de scène et a participé à de nombreux spectacles. Le plus connu fut Jacques Brel ou l'impossible rêve d'André Nerman (2004) mais il collabore aussi avec les troupes du Théâtre du Versant (Biarritz) et de la Gargouille (Bergerac). Et ce que je n'ai pas dit, c'est qu'en plus d'être un musicien accompli, il dispose d'une culture quasi-encyclopédique en matière de poésie, qu'il s'agisse de Ruteboeuf ou d'André Hardellet.

     

     

     

     

     

     

     

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    [1] Orage-Lagune-Express n°9/10, Georges Brassens, les fantômes de l'Olympia,1995 (réédité en 2002).

     

  • Rod Craig : il n’y a pas que les chats qui aient sept vies

     

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    En 1989, l’informatique grand-public n’en était qu’à ses balbutiements et je devais faire preuve d’une imagination sans cesse renouvelée pour concevoir ma revue sans passer par la case imprimeur synonyme de dépôt de bilan. A l’époque, je disposais d’un excellent photocopieur et d’une machine à écrire Olivetti dotée de 25 styles d’écritures différents (dont plusieurs à espacement proportionnel).  Ainsi équipé, je pouvais obtenir des résultats proches de ceux d’une publication en imprimerie à partir de simples maquettes papier que je reprographiais au format souhaité. Aujourd’hui, lorsque je travaille sous Word, j’ai une certaine nostalgie de la liberté que me procuraient mon cutter et mes tubes de colle UHU. Je ne vous cacherai pas que j’apprécie modérément d'utiliser un logiciel de mise-en-page qui existe depuis plus de vingt ans et qui ne prévoit toujours pas que dans un livre il puisse y avoir des pages blanches donc que ces pages il ne faille pas les numéroter. Après des semaines passées à lire et à relire le mode d’emploi de Word et des nuits à visionner des tutoriels sur YouTube, je n’ai toujours pas trouvé la solution à cette ineptie. Pour en revenir à Rod Craig, je l’ai rencontré en 1988 alors que je cherchais un imprimeur low-cost pour réaliser les couvertures de ma revue. Voici le portrait que j’ai fait de lui cette année-là et qui fut publié par un hebdomadaire du groupe La Dépêche du midi :

     

    Il compose son journal sur un ordinateur et en sort la matrice sur une imprimante laser. Il est à la fois journaliste, photographe, claviste, responsable du courrier du cœur et du service petites annonces. Il s’appelle Rod Craig, est écossais plus qu’il ne le faudrait, exilé sur notre sol depuis 1976 et, après quelques années passées à la direction du service publications de Schlumberger à Grenoble, il a choisi de s’installer à Eymet.  Teigneux, tenace et plein d’humour, à 43 ans Rod Craig a souvent vécu hors des sentiers battus : journaliste à Londres puis dans le Kent, il avait déjà créé outre-Manche plusieurs magazines.  Si les habitants de Saint-Aubin-de-Cadelech appréciaient depuis 1982 un mécanicien très compétent du nom de…Rod Craig, personne ne connaissait son parcours de journaliste. Aujourd’hui, il a définitivement rangé ses clefs anglaises en contractant à nouveau le virus de la presse. « Je ne sais faire que des journaux », dit-il pour tenter de justifier son pari plutôt osé. Le journal qu’il édite tire à 3.000 exemplaires et se trouve aisément dans tous les kiosques. Il s’appelle The News et il a la particularité d’être intégralement rédigé en Anglais. En revanche, le contenu est composé d’articles consacrés à la vie de notre région. Si ce mensuel s’adresse avant tout aux sujets de sa Gracieuse Majesté vivant sur notre sol, il est également une mine d’or pour les enseignants en Anglais qui peuvent intéresser leurs élèves à partir d'une actualité locale. Ainsi, le dernier numéro paru, celui de décembre, nous apprend qu’un office religieux anglican est célébré chaque troisième dimanche du mois à Monteton (Lot-et-Garonne) et ce dans la langue de Shakespeare ou que Marmande a connu son Oradour-sur-Glane lors de la croisade des Albigeois en 1218. L’idée de The News est venue à Rod Craig lorsqu’il a constaté que dans la colonie anglo-saxonne du Sud-ouest, forte de 15000 résidents, seule une minorité parlait couramment le Français.  Cette barrière linguistique est un frein réel à une bonne insertion.  Beaucoup de britanniques sont mal informés de leurs droits mais aussi de leurs obligations et se mettent malgré eux hors-la-loi. « Comment ne pas remercier l’Eternel de ce que l’Angleterre n’ait jamais cessé d’être un club très fermé, de ce qu’on y sélectionne les semences, les étalons et les hommes d’état ? », écrivait Paul Morand au début du siècle dernier.  The News a la saveur exotique d’une soirée au pub entre amateurs de Cricket où la bière et les vins de Bordeaux coulent à flot.  

     

     

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  • Christian Cottet-Emard, l'homme sans qualités.

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    Si l’histoire retiendra que 2016 fut l'année de tous les dangers, elle restera pour Orage-Lagune-Express et Germes de Barbarie comme l’année du renouveau. Avec des projets plus ambitieux et en nous adaptant aux  nouveaux modes d’impression et de distribution,  ce n’est plus une mais deux maisons d’édition qui viennent de renaître. Le dernier ouvrage  de Christian Cottet-Emard « Prairie Journal »  – qui rassemble l’essentiel des notes publiées sur son blog pour la période 2006-2016 –  en apporte la plus remarquable des démonstrations.  Je sais que Christian n’apprécie pas d’être qualifié de « poète », vocable qui lui déplaît, et ce qu’il recouvre ne l’enthousiasme guère non plus : « Toute poésie me semble suspecte, en particulier la mienne.  […]  on dit que tout le monde en écrit, que personne n’en lit, que les éditeurs la fuient et que ceux qui persistent à en publier font faillite ou ne tiennent qu’en recourant aux subventions et aux tirages confidentiels rendus possibles par l’impression numérique. On dit que pour le profane, un poète est un rimailleur du dimanche aussi ridicule que le mot, en vérité fort laid, qui le désigne. »[1]  Remettons les choses à leur place : les 450 pages de ce beau volume aux couleurs des pacages verdoyants du Jura sont bel et bien de la prose mais chaque détail trahit l’âme poétique de son auteur. Il y est question de musique (la grande), de livres, de cigares, d’alcools forts, d’arbres, de chats, d’amis, des saisons qui passent (ou qui persistent), d’Ain et de Jura, de courts voyages vers le Portugal ou l’Espagne, de plaisirs minuscules et de joies profondes. En somme, le quotidien fabuleux d’un homme qui se croit sans qualités.

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    « Mes carnets  regorgent de ratures, d’écriture bâclée, parfois de fautes.  Il s’agit d’aller vite. L’important est de capturer l’idée, la sensation, avant qu’elles ne s’échappent. Pas le temps de bien écrire, de calligraphier, d’autant qu’en fixant quelque chose qui passe dans la tête ou qui remonte de la mémoire, on le fait souvent très mal installé. […] Mes carnets bégaient. On peut y lire des choses ridicules, des projets avortés, des élucubrations de songe-creux.[2] » Et c’est là que le miracle se produit car, si ce livre agrège des textes  que le fidèle lecteur du blog croit connaître, l’assemblage constitue en soi une œuvre inédite. Ce mystère s’explique d’abord par le fonctionnement des blogs : le dernier texte paru pousse les plus anciens vers le purgatoire de l’archivage. Ainsi, seules restent accessibles les dix ou quinze dernières publications et les autres ne seront probablement consultées que par d’hypothétiques archéologues, rares sous ces latitudes où l’instantanéité prime. Ce constat justifie à lui seul le passage à une version papier qui aura l’avantage de redonner au lecteur le pouvoir d’aller et de venir à sa guise. Mais j’insiste, cet ouvrage sera une surprise (agréable) pour chacun, qu’il ait été ou non lecteur du blog.  Le titre  « Prairie Journal » fait référence à une œuvre musicale de l’un de ses musiciens préférés, Aaron Copland. «  Ma prairie à moi se limite aux trois mille mètres carrés de pré autour de la maison mais c’est assez pour se mettre au diapason de cette musique, surtout quand à la faveur d’une éclaircie subite je vois planer la buse variable. »

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    Nous  (re)découvrons au fil de ces pages un homme qui a décidé de se mettre en congé de la vie mais sans s’exclure du monde. Christian Cottet-Emard pourrait être qualifié d’essayiste  si l’on considère  que l’essai, plus qu’un genre littéraire, est une attitude intellectuelle et surtout une manière de vivre. « En rangeant mon bois à ma manière, c’est-à-dire en m’énervant, en jurant de la plus ordurière façon et en empilant complètement de travers, je pense à la notion de travail bien fait, à l’obligation de s’appliquer (notions positives quand elles impliquent un service mais négatives quand elles légitiment une servitude) et à deux compliments dont on m’a gratifié, l’un quand j’avais seize ans et l’autre à l’approche de la trentaine.[3] » En explorant le champ des impossibilités, en s’en tenant à un seul point de vue  – le sien –, en niant la contingence et la relativité de ce qui est généralement considéré comme inutile, il a créé de toutes pièces un monde parallèle où beaucoup aimeraient vivre mais où très peu parviendraient à survivre longtemps car l’oxygène y est rare. « Il s’agit de reprendre le contrôle, reprendre la main à ma façon, dans l’évitement s’il le faut, en opposition avec les lénifiants discours à la mode sur la nécessité qu’il y aurait à s’ouvrir à tout et à n’importe quoi, à se mettre en danger pour reprendre une formule qu’on entend partout, à tout propos et tout le temps ad nauseam dans un monde où, justement, il faut plus que jamais se protéger… Un chemin à retrouver.[4]»

     

     

     

    Lien à suivre pour commander ce livre : http://www.orage-lagune-express.net/

     

     

    [1]  Christian Cottet-Emard, Prairie Journal, Carnets 2006-2016, Editions Orage-Lagune-Express.

    [2]  Id.

    [3]  Id.

    [4]  Id.