Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Editions Germes de Barbarie - Page 5

  • L'Evangile selon Dominique Mathieu.

     

    kkkk.JPG

    En 1979, j’ai partagé une maison à Cambes en Gironde avec Dominique Mathieu, un musicien rescapé des utopies de mai 68. Une colocation ordinaire entre un étudiant entre deux bacs (celui que j’aurais déjà du avoir et celui que j’allais avoir) et un fils de famille en rupture avec son milieu. A l’époque, Dominique avait presque la trentaine. J’ai adoré les quelques mois passés dans cette maison remplie d’instruments de musique. Un piano d’étude parfaitement accordé et un vieil harmonium sur lequel j’ai composé un conte musical, « Les souris de sable »,  enregistré avec le matériel de prise de son de Dominique. L’unique cassette de cette création confiée à un étudiant malien doit se trouver aujourd’hui du côté de Tombouctou. Cette tête en l’air devait me la rendre "sans faute mardi prochain"  mais il ne m'avait pas précisé de quel siècle. S’il lit ces lignes, j’apprécierai qu’il se manifestât en m’envoyant une copie de l’enregistrement.  A part quelques cours de piano prodigués à des adolescentes en fleur,  Dominique employait le plus clair de son temps à réparer une 2CV modèle 1957 increvable et toujours prête à rendre service. C’est dans la chambre qu’il m’attribua dès mon arrivée que j’ai créé la maquette du premier numéro de  Germes de Barbarie[1] en mai 1979. Le mur couvert de lierre près de ma fenêtre hébergeait une gigantesque couleuvre qui avait fini par devenir une compagne attentive. Lorsque j’ouvrais mes volets, je l’entendais glisser parmi les feuilles s’approchant au plus près. Mon autre compagnon d'exil s’appelait Flip.  Ce digne représentant de la race canine me faisait la tête lorsque je partais sans lui et la fête à chacun de mes retours. Il raffolait des balades que j'organisais pour explorer les kilomètres de galeries des carrières qui traversaient les falaises au-dessus de Cambes. Lorsque l’exploitation en avait été stoppée au début du XXème siècle, elles furent transformées en champignonnières. Une lampe à la main, nous jouions à nous perdre dans ce dédale. 

    Mai 68. Au plus fort des Trente Glorieuses, les enfants gâtés du pompidolisme avaient faim de liberté. Pour Dominique la référence à cette révolution avortée n’est pas un hasard. Un jour que nous en parlions, il me fit écouter l’enregistrement d’un canular plutôt osé dont il fut l'auteur. « A l'époque, je n'avais pas encore de conscience politique mais avec le recul ces jeux n’étaient pas si innocents que ça ».  Décrocher le téléphone et appeler en toute impunité la directrice d’une institution religieuse renommée qui accueille la fine fleur de la bourgeoisie bordelaise. « Aucun risque de se faire prendre car en 1968 il était techniquement impossible de remonter jusqu'à nous ».   Dominique se présente comme un leader de la gauche prolétarienne et  exige de la sœur directrice qu’elle mette à sa disposition une salle de réunion pour leur prochaine assemblée générale.  A noter qu’à la suite de cet appel inquiétant l’établissement a fermé ses portes pendant dix jours laissant sur le pavé des dizaines d’élèves.  On n’est jamais assez prudent !  Voilà un document sonore qu’il serait utile de verser aux archives nationales !

     A part quelques rares cours suivis en auditeur libre à l'université, je passais mes journées à lire, à écrire et surtout à composer ce premier numéro de revue. La citation qui ouvre le thème "La ville angoissée" est de Machiavel : « La première loi de tout être, c’est de se conserver, c’est de vivre. Vous semez de la ciguë et prétendez voir mûrir des épis ». Françoise Favretto raconte à sa manière l'arrivée sur terre  de sa fille  Gaëlle: « Je crois bien que tu voulais naitre, à cause de la trop grande musique du dehors. Mais peut-être t’es-tu trompée, toi qui chantes au lieu de crier, toi que je chante. Rien de plus, tout en haut du repaire des autres ». Pour ma part, c’est une ville prise dans les glaces de l’hiver que j’évoque : « La ville griffe le brouillard. Transfert de sang glacé dans ses veines caves. L’hiver amidonne les transparences aux cols des réverbères ».  Paul Jautraz  lui veut « sauver tout, et tout de suite, mettre hors d’atteinte tous les biens de la civilisation et de la Terre, les enfants, les livres, la Musique, les maisons, les forêts, les jardins et les eaux, les chevaux, les chiens et les oiseaux, le doux loisir, à l’Aube, dans la plaine ou sur la ville ». Steven Unger, un journaliste de Détroit rencontré dans le train lors de mon retour des iles anglo-normandes, compare l'architecture horizontale des  villes  antiques à l'architecture verticale des mégapoles contemporaines : « Tout au long de l’histoire des hommes, les civilisations se sont battues pour ériger de gigantesques édifices : que ce soient les pyramides d’Egypte en hommage aux pharaons, les temples et les cités des grecs, le monument de Stonehenge à la louange des dieux ou alors les cathédrales. Que de temps et d’effort ainsi monopolisés sur de tels ouvrages ! Mais ces civilisations sentaient que cela en valait la peine ».  Christian Poslaniec - qui collabore à Sexpol [2] -  nous dévoile les dessous de la ville. : « La vraie ville, ce sont ces flux multipliés qui lient entre eux tous les éléments apparemment séparés de l’ensemble ville : les flux de merde et d’ordure, dans les égouts, les flux d’eau et de gaz dans les canalisations, les flux de paroles traduites en impulsions électriques dans les fils téléphoniques, les flux de désirs, dans les caves d’immeubles ».  Michel Jeury m’a confié une longue nouvelle de science-fiction, « la ville en T », qui s'achève sur une note sombre : « La guerre mondiale de 2012 a sans doute retardé d’un quart de siècle une évolution qui était, de toute façon, inévitable. En 2050, presque toutes les villes du monde étaient devenues conscientes. Elles le resteront quoi qu’il arrive. Après avoir si longtemps écu en elles, les humains devront apprendre à vivre avec elles ». Francis Valéry, apôtre d’un rock urbain pur et dur, y lance une croisade post-écolo : « Les écrivains prônent le retour à le Terre, la désertion des Villes pour la colonisation des campagnes, l’agriculture biologique, les énergies douces, bref toutes ces fadaises héritées d’un mai 68 aseptisé, énucléé, récupéré par le pouvoir, aux mains des trusts multinationaux de l’écologie et du solaire. A la fuite, préférons l’Action directe. Il faut recoloniser la Ville, refuser de consommer, vivre sur ses déchets, incroyablement riches ! ».

    Et Dominique qu’est-il devenu  trente ans après? Il y a quelques jours, je roulais sur la départementale qui longe la Garonne en direction de Langoiran lorsque j’ai aperçu un panneau où était inscrit: « D. Mathieu, entretien de pianos – accords – réglages – location piano à queue pour concerts et auditions ». J’ai fait demi-tour et je suis allé frapper à la porte de l’atelier. C’est un artisan en blouse bleu qui m’invita à entrer.  Il me dit avoir gardé un souvenir assez précis de la période où nous avions partagé le même toit. Sa passion pour le piano est restée intacte : il a beaucoup composé et s’est régulièrement produit en concert. « Tu n’es pas éditeur de musique ? Non ? Dommage…. »


     

    gdb1.JPG




    [1] Germes de Barbarie n°1, « La ville angoissée », mai 1979.

    [2] Sexpol, revue de sexologie politique.

     

  • José Casajuana, tailleur pour hommes.

    Tailleur1.jpg

    Est-ce parce qu’il exerça le métier de tailleur pour hommes que José Casajuana put prendre la juste mesure de ses  contemporains ?  Homme d’exil, cet anarchiste a fui l’Espagne de 1936, constatant avec effarement que les idées tuent. Son premier contact avec la France aurait pu le détourner de notre culture et de notre langue : les camps de concentration de Léon Blum n’avaient rien à envier à ceux de Mussolini ou à ceux de Franco. Au contraire, devenu tailleur, l’exilé consacrera tous ses instants de liberté à l’étude de la littérature française. En 1970, il publiera à compte d’auteur un opuscule sobrement intitulé  Pensées  sous le pseudonyme d’Anarin. Etiemble en dira le plus grand bien vantant ses qualités de peintre de l’âme humaine. En 1979, j’en fis l’heureuse découverte dans un rayon de la bibliothèque de l’I.U.T. Michel de Montaigne. Trop scrupuleux pour l’escamoter, je me suis contenté d’en recopier de larges extraits.   Anarin ?    Ni la bibliothécaire, ni les libraires sollicités  ne purent m’indiquer qui se cachait derrière ce masque de plume. C’est en 1985, grâce à ma sœur Marie-Hélène, à l’époque fervente pourfendeuse de la calotte, que je retrouvais sa trace. Au hasard d'une conversation, elle évoqua le parcours d'un membre du Club des Athées qui avait publié un livre de maximes et pensées. Jusque là rien de très original car La Rochefoucauld et Chamfort ont fait des émules par milliers. Quand elle me précisa que le nom d'auteur du vieil anarchiste était Anarin, je  décrochai mon téléphone sans plus attendre.  Nous prîmes langue et nous rencontrâmes au café Gambetta, brasserie au-dessus de laquelle José Casajuana occupait un minuscule appartement. Sans qu’il n'en dise mot,  j’avais deviné que cet homme vivait dans le plus grand dénuement.  Il fut ému d’apprendre l’importance que son livre avait eue pour l'étudiant que je fus.  Et c’est sans hésiter qu’il accepta ma proposition de le rééditer ou plus exactement de le rafraîchir en y ajoutant une couverture couleur, en changeant le titre et en le signant de son véritable nom. Il convint de la chose avec enthousiasme, me laissant seul maître à bord pour mener à bien cette métamorphose. Un auteur comme je les aime !  Chez les écrivains ce sont souvent  les plus médiocres qui sont les plus intrusifs,  à la frontière du harcèlement. Néanmoins, des circonstances indépendantes de mes activités d’éditeur retardèrent l’aboutissement du projet. De temps à autre, je recevais une lettre de José Casajuana, toujours patient et compréhensif, très patient et très compréhensif, trop peut-être : « Quand, au cours de ces derniers mois, je ne recevais pas de vos nouvelles, j’ai bien pensé qu’il y avait quelque chose qui accrochait. Bon, vous êtes débordé. Et, comme l’on dit, personne n’est tenu à l’impossible. En ce qui concerne les exemplaires que vous possédez, vous savez que je les avais laissés dans mon ancien domicile, n’ayant pas de place ici où j’habite. Alors, si vous le voulez bien, je vous propose de les garder. Cela dans le cas où ils ne vous encombreraient pas trop. Ainsi, si un jour, n’importe quand, vous pouviez donner suite à votre ancien projet, vous les auriez sous la main. Et s’il ne vous est pas possible de les garder, et bien, débarrassez-vous-en en les donnant au cantonnier. »  Je pris le temps, presque quatre ans quand même, et Grandeur nature [1],  nouveau titre de l’ouvrage, sortit des presses en novembre 1989. Malheureusement, cette publication arriva trop tard pour José Casajuana et le courrier qui la lui annonçait me revint avec la mention « destinataire décédé ». J’appris qu’il avait mis fin à ses jours quelques semaines auparavant. J’en ai gardé un sentiment de culpabilité, peu fier de ma négligence, même si je devine qu’une vieillesse vécue dans la pauvreté et la maladie ne convenait pas au  libre-penseur qui écrivait  la mort serait un mal si la vie était un bien.

     

    Casajuana.JPG




    [1] Grandeur nature, étude de mœurs, Orage-Lagune-Express, 1989.

  • Les transhumances de Jean Vigna.

    Vigna.JPG

    Jean Vigna sait ce qu’il veut. Ce poète et romancier de 89 ans écrit toujours et ne manque pas de le faire savoir à ses éditeurs !  Je fis sa connaissance en 2001 lorsqu’il participa au Prix Entrée des Artistes. Son recueil Transhumances [1] reste l’un des livres que j’ai eu le plus de plaisir à fabriquer : un grand format imprimé sur un fort papier ivoire et illustré de superbes bois  de William Graux. Nous eûmes l’opportunité de nous rencontrer en 2002 lorsque, en provenance de Grenoble, il fit un crochet jusqu’à Bergerac avant de se rendre chez son ami le romancier Vladimir Volkoff. A noter que Jean Vigna compta parmi les élèves du mime Marceau  avant de mener une carrière d’enseignant des plus classiques. Voici la préface que j’écrivis pour Transhumances.

     

    *

              On ne peut pas faire attention à tout, mais pour bien vivre, pour ne pas se prendre dans tous les lacets qu’on nous tend, il faut savoir choisir le tout petit nombre de choses auxquelles il faut faire attention. Pourquoi songeai-je à Jean Vigna en lisant ces lignes du Journal de Guerre de Raymond Dumail ?  Peut-être parce qu’avant d’être voyant le poète doit accepter d’être aveugle et, en cela, l’auteur de Tranhumances a appris à choisir ses ignorances.  De fait, Jean Vigna, a enfilé la blouse d’un peintre et ces petits tableaux coloriés ont été exécutés avec une naïveté très savante. Transhumances se réfère avant tout au rythme permanent de l’univers. Ah ! Les beaux jours dans ce pays de landes et de troupeaux où les bergers attendent l’angélus tandis que le vent tourmenté de musiques, étale et déchire la chemise du ciel !  Chaque texte reste enclos dans les limites des pacages de la mémoire. Jean Vigna révèle le monde, il le délivre en le précipitant tel quel dans ses poèmes, retrouvant à la fin le secret véritable de l’existence : il parle simplement des choses de la vie, de l’eau, du feu qui meurt ou d’un agneau perdu. Nous découvrons une terre peuplée d’êtres dont le profond sens du tragique provient d’un besoin irrésistible de se défendre contre l’angoisse de vivre : Le parquet craque dans la chambre. Est-ce toi, revenue, ou le témoin discret des incantations passées ?  A travers les paysages de l’enfance et ceux de l’âge mûr, à travers les rites comme à travers les multiples artifices de la vie humaine, Jean Vigna arpente son temps perdu : Dans le grenier, près d’une lucarne entr’ouverte frissonne la lyre d’une toile d’araignée. […] Seul, le bourreau connaît le piège. Ainsi, soixante ans après, le jeune homme passionné de théâtre qu’il fut n’a rien oublié de son apprentissage de la pantomime chez Marcel Marceau [2], et sous les feux pâles de la rampe, était-ce lui ou son fantôme ? Un peu comme si la poésie permettait de singer la lumière qui éclaire le passé sans néanmoins lui redonner l’éclat du plein soleil.Jean Vigna est né à Reims en 1923 et son enfance se jouera sur fond de résurrection, celle d’une ville martyre et de sa cathédrale sévèrement bombardées pendant la première guerre mondiale : Neiges d’antan sur le balcon/ Et dentelles de nos grands-mères/Pour les morts de la grande guerre/C’était tous les jours la moisson [3].  A l’approche de la fin du voyage, le sage range les images de sa vie dans des albums. Transhumances doit se feuilleter avec l’âme en bandoulière et les cinq sens aux aguets.

     

    transhumances.JPG

     



    [1] Jean Vigna, Transhumances, éditions Orage-Lagune-Express, 2001.

    [2]  Aiguillages suivi de  Paris-Mémoire, collection Les Chemins de Traverse, 2000.

    [3]  Figures de proue, Librairie-Galerie Racine, 2000.