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Editions Germes de Barbarie

  • Christian Cottet-Emard, l'homme sans qualités.

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    Si l’histoire retiendra que 2016 fut l'année de tous les dangers, elle restera pour Orage-Lagune-Express et Germes de Barbarie comme l’année du renouveau. Avec des projets plus ambitieux et en nous adaptant aux  nouveaux modes d’impression et de distribution,  ce n’est plus une mais deux maisons d’édition qui viennent de renaître. Le dernier ouvrage  de Christian Cottet-Emard « Prairie Journal »  – qui rassemble l’essentiel des notes publiées sur son blog pour la période 2006-2016 –  en apporte la plus remarquable des démonstrations.  Je sais que Christian n’apprécie pas d’être qualifié de « poète », vocable qui lui déplaît, et ce qu’il recouvre ne l’enthousiasme guère non plus : « Toute poésie me semble suspecte, en particulier la mienne.  […]  on dit que tout le monde en écrit, que personne n’en lit, que les éditeurs la fuient et que ceux qui persistent à en publier font faillite ou ne tiennent qu’en recourant aux subventions et aux tirages confidentiels rendus possibles par l’impression numérique. On dit que pour le profane, un poète est un rimailleur du dimanche aussi ridicule que le mot, en vérité fort laid, qui le désigne. »[1]  Remettons les choses à leur place : les 450 pages de ce beau volume aux couleurs des pacages verdoyants du Jura sont bel et bien de la prose mais chaque détail trahit l’âme poétique de son auteur. Il y est question de musique (la grande), de livres, de cigares, d’alcools forts, d’arbres, de chats, d’amis, des saisons qui passent (ou qui persistent), d’Ain et de Jura, de courts voyages vers le Portugal ou l’Espagne, de plaisirs minuscules et de joies profondes. En somme, le quotidien fabuleux d’un homme qui se croit sans qualités.

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    « Mes carnets  regorgent de ratures, d’écriture bâclée, parfois de fautes.  Il s’agit d’aller vite. L’important est de capturer l’idée, la sensation, avant qu’elles ne s’échappent. Pas le temps de bien écrire, de calligraphier, d’autant qu’en fixant quelque chose qui passe dans la tête ou qui remonte de la mémoire, on le fait souvent très mal installé. […] Mes carnets bégaient. On peut y lire des choses ridicules, des projets avortés, des élucubrations de songe-creux.[2] » Et c’est là que le miracle se produit car, si ce livre agrège des textes  que le fidèle lecteur du blog croit connaître, l’assemblage constitue en soi une œuvre inédite. Ce mystère s’explique d’abord par le fonctionnement des blogs : le dernier texte paru pousse les plus anciens vers le purgatoire de l’archivage. Ainsi, seules restent accessibles les dix ou quinze dernières publications et les autres ne seront probablement consultées que par d’hypothétiques archéologues, rares sous ces latitudes où l’instantanéité prime. Ce constat justifie à lui seul le passage à une version papier qui aura l’avantage de redonner au lecteur le pouvoir d’aller et de venir à sa guise. Mais j’insiste, cet ouvrage sera une surprise (agréable) pour chacun, qu’il ait été ou non lecteur du blog.  Le titre  « Prairie Journal » fait référence à une œuvre musicale de l’un de ses musiciens préférés, Aaron Copland. «  Ma prairie à moi se limite aux trois mille mètres carrés de pré autour de la maison mais c’est assez pour se mettre au diapason de cette musique, surtout quand à la faveur d’une éclaircie subite je vois planer la buse variable. »

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    Nous  (re)découvrons au fil de ces pages un homme qui a décidé de se mettre en congé de la vie mais sans s’exclure du monde. Christian Cottet-Emard pourrait être qualifié d’essayiste  si l’on considère  que l’essai, plus qu’un genre littéraire, est une attitude intellectuelle et surtout une manière de vivre. « En rangeant mon bois à ma manière, c’est-à-dire en m’énervant, en jurant de la plus ordurière façon et en empilant complètement de travers, je pense à la notion de travail bien fait, à l’obligation de s’appliquer (notions positives quand elles impliquent un service mais négatives quand elles légitiment une servitude) et à deux compliments dont on m’a gratifié, l’un quand j’avais seize ans et l’autre à l’approche de la trentaine.[3] » En explorant le champ des impossibilités, en s’en tenant à un seul point de vue  – le sien –, en niant la contingence et la relativité de ce qui est généralement considéré comme inutile, il a créé de toutes pièces un monde parallèle où beaucoup aimeraient vivre mais où très peu parviendraient à survivre longtemps car l’oxygène y est rare. « Il s’agit de reprendre le contrôle, reprendre la main à ma façon, dans l’évitement s’il le faut, en opposition avec les lénifiants discours à la mode sur la nécessité qu’il y aurait à s’ouvrir à tout et à n’importe quoi, à se mettre en danger pour reprendre une formule qu’on entend partout, à tout propos et tout le temps ad nauseam dans un monde où, justement, il faut plus que jamais se protéger… Un chemin à retrouver.[4]»

     

     

     

    Lien à suivre pour commander ce livre : http://www.orage-lagune-express.net/

     

     

    [1]  Christian Cottet-Emard, Prairie Journal, Carnets 2006-2016, Editions Orage-Lagune-Express.

    [2]  Id.

    [3]  Id.

    [4]  Id.

  • Les comptines cruelles de Jacques Izoard

    Si pour moi Jacques Izoard n'était pas un ami intime, il faisait néanmoins partie de ma vie par les émotions ressenties à la lecture de son œuvre. A dix-sept ans, alors que je faisais connaissance avec l'édition  grâce à Jean-Yves Reuzeau et Marc Torralba du Castor Astral, un premier recueil d'Izoard me séduisit dès la prise en main du livre. Il avait été écrit à quatre mains avec Eugène Savitzkaya, lui aussi poète de l'Ecole de Liège.  C'est en 1992, lors d'un séjour en Wallonie chez Denys-Louis Colaux [1] que l'idée de réaliser un portrait pointilliste d'Izoard me vint. Il s'agissait de demander à ses nombreux amis peintres et écrivains d'apporter une contribution originale pour sortir de la biographie académique. Je ne sais pas si le numéro huit  de la revue  Orage-Lagune-Express que j'animais avec Christian Cottet-Emard fut une réussite mais Jacques Izoard sembla l'apprécier, peut-être justement pour son imperfection. « Le dossier ainsi mené me parait bien vivre et assez riche en relief. Je peux te dire que le projet enthousiasme vraiment Izoard et qu’il est extrêmement curieux et impatient du résultat  [2]». Dès la parution de la revue en 1993, Izoard s'impliqua activement pour en assurer la promotion: « J’ai été encore quelque peu souffrant durant les vacances. Mais voici la rentrée et je voudrais diffuser le beau numéro d’Orage-Lagune-Express que vous m’avez consacré ici, en Belgique, auprès d’amis divers [3].» Pour mémoire, au sommaire on pouvait trouver un long entretien avec Jacques Izoard, des textes inédits, des articles de René de Ceccaty, Francis Edeline, Joseph Orban, Denys-Louis Colaux, Eugène Savitzkaya, André Miguel, Jean-Paul Gavard-Perret, des poèmes de Conrad Detrez, Serge Czapla, Jean Follain, Andrée Chedid, Pierre Dalle Nogare, Daniel Meyer, William Cliff, Françoise Favretto, Jean-Pierre Bobillot, pour beaucoup auteurs attitrés de sa revue Odradek. A la suite de cette collaboration, Jacques continua à m'adresser chacun de ses nouveaux livres et puis sans que le fil ne soit rompu complètement, je le perdis de vue durant les dernières années de sa vie. C'est dur de l'exprimer ainsi, mais sa mort en juillet 2008 me l'a rendu plus proche que jamais. Il en est ainsi des écrivains: seule l'œuvre doit survivre.

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    [1] Cet article de Bernard Deson est extrait de  l’ouvrage de Denys-Louis-Colaux, Epitres à l’Oyonnaxien,  publié aux Editions Orage-Lagune-Express en 2009.

    [2] Lettre de D.L. Colaux de novembre 1992.

    [3] Lettre de Jacques Izoard du 28 août 1993.

     

  • Pierre Tesquet ou l'évangile selon Joseph Delteil.

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    Quand je songe à Pierre Tesquet, je me remémore l’apostrophe qu’il me lançait invariablement avec son accent chantant à chacune de nos rencontres : « Et comment va Fanfanette ? »  Il faisait référence à un sketch radiophonique qui l'avait émoustillé interprété  avec talent par Sylvie, ma femme, et dont le titre très explicite était « Apologie de la chute des petites culottes ». Pierre cachait bien son jeu. Cet ancien directeur d’école, authentique hussard de la république,  s’il portait à chacune de ses sorties un très classique costume-cravate assorti d’un imperméable et d’un couvre-chef, était en fait le moins conformiste des hommes. Lorsque je travaillais au Service Culturel de la Mairie de Bergerac, il montait nous voir une ou deux fois par semaine pour faire taper le courrier de l’Université du Temps libre qu’il présidait alors.  Impliqué dans de nombreuses activités associatives depuis les années 50 dont la création d’un ciné-club, il savait être politique quand il le fallait sans jamais s’être laissé embrigader. Par exemple, en 1986, le troisième opus des Cahiers Joseph Delteil qu’il dirigeait bénéficiera d’une généreuse subvention accordée par Jack Lang à la demande exprès de Roland Dumas.   

     

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    A bien y regarder pour qui le connaissait un peu, il n’est pas surprenant de découvrir qu’il a aussi écrit une courte thèse sur  le chanteur Renaud…en 1975[i], donc prémonitoire car la carrière de l’interprète de « Laisse béton » venait juste de commencer. En 1989, lorsque je lui proposais de rééditer ce portrait de Renaud, il avait refusé sans que j’en comprisse la véritable raison : « Votre initiative me touche beaucoup mais vous connaissiez d’avance la réponse négative. Vous parlez du « Renaud » : il s’agissait de montrer qu’on n’avait pas affaire à un chanteur marginal mais à un homme de culture bourgeoise. Si l’interview insérée à la fin du livre vous convient, reproduisez-la dans votre revue. Après tout le numéro est consacré à Brassens. Je regrette de ne pouvoir mieux répondre à votre demande ». [ii]  Depuis quelques mois déjà, souffrant et/ou dégoûté de la compagnie de ses semblables,  Pierre Tesquet s’était coupé du monde et c’est ce qu’il m’écrivait dans la même lettre datée du 18 novembre 1989 : « Vous savez que j’ai renoncé aux émissions avec Jean-François Durand et que j’ai décidé, désormais, de ne participer à aucune manifestation ou publication, quel qu’en soit le mérite. »  Heureusement, il sortit de cet isolement pour me proposer de coéditer  un nouveau numéro des Cahiers Joseph Delteil en 1991. Puis il s’est à nouveau replié sur lui-même ne faisant plus que de très rares apparitions publiques. Plusieurs fois, j’essaierai en vain de le revoir. Soit notre rendez-vous était annulé ou reporté, soit son épouse m’invitait à patienter dans l’attente d’un moment plus favorable. Je continuais à lui faire parvenir les publications d’Orage-Lagune-Express et je recevais à chaque fois un court message d’encouragement.

     

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    Mais revenons au point de départ de cette histoire : le premier lien qui me rattacha à Pierre Tesquet fut bel et bien Joseph Delteil. Le hasard d’une provocation de potache m’avait fait présenter ses œuvres complètes au Bac de Français en juin 1977 et c’est muni d’une recommandation de l’une de ses amies que je m’étais rendu (sans y être invité) chez lui, à la Tuilerie de Massane près de Montpellier,  en juillet de la même année[iii]. Delteil devait décéder quelques mois plus tard en 1978. La même année Pierre Tesquet  faisait paraître son « Portrait »[iv] dont voici un extrait de la quatrième de couverture : « Ce n’était pas facile car, même mort depuis quelques semaines, Joseph Delteil bouge tout le temps, et il se tient en plein soleil. C’est un homme très vivant. »  Six ans plus tard, en 1983, c’est en lisant un article de Sud-Ouest que je découvris l’existence de Pierre Tesquet et des Cahiers Joseph Delteil. Etrangement, l’histoire contée dans l’article était proche de celle que j’avais vécue en 1977 : « J’avais cinquante fois lu son nom dans les revues de l’entre-deux guerres. Je l’ai abordé avec « La Delteillerie » ;  je pense que cet ouvrage constitue une excellente entrée dans l’œuvre. Enthousiasmé, je lui ai écrit. Il s’est trouvé qu’il a été touché par cette lettre. C’est ainsi que je fus amené à le rencontrer ». Je ne suis pas surpris par cette attirance de Pierre Tesquet pour le vieil ermite et pour ses idées redevenues tendances après mai 1968 où il passa  pour un hippie de 70 ans : L’homme n’est pas fait pour cette civilisation, il est fait pour le bonheur.  Il avait vu chez les étudiants en révolte un ferment et il était homme à rapprocher Daniel Cohn-Bendit et Saint-François d’Assise.  Très vite, Pierre m’honora de sa confiance et de son amitié ce qui se concrétisa par ma participation à deux numéros des Cahiers Joseph Delteil en 1986 et en 1991.

     

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    Parmi ceux qu’il affectionnait, outre Bernard Camus son compère de radio et le comédien et illustrateur Jean-Yves Bertin[v], citons également Joël Cornuault qui a tenu la Librairie La Brèche à Bergerac jusqu’en 2010 et qui depuis est parti prendre les eaux à Vichy. Pierre et Joël partageaient une grande complicité intellectuelle. Lors de l’un de leurs premiers échanges épistolaires Joël Cornuault lui écrivait : « Je viens d’achever la lecture de votre Portrait de Delteil et des Cahiers et je vous envoie ces quelques lignes d’impressions. Bien sûr, je ne cherche pas à être utile ni, je l’espère, à faire le malin, ni surtout à vous apprendre quoi que ce soit sur votre propre travail (cela se rencontre, n’est-ce pas). Mais les livres, ou autres réalisations auxquelles certains se consacrent librement, sont généralement accueillis par une indifférence notable, plus ou moins polie, ou par quelques mots pour donner le change. J’essaie de ne pas sacrifier à ce rite moderne. »[vi] Peu de temps après son décès en juillet 2011, Jean-Yves Bertin m’a contacté pour organiser « quelque chose » avec ses amis, une sorte d’hommage à la hauteur de l’homme. A ma connaissance rien ne s’est fait. Ce portrait n’a pas d’autre ambition que celle du témoignage. Je laisse à Pierre Tesquet, l'homme révolté, le mot de la fin : « Ne respectons pas les garde-fous que la société a dressés le long de notre chemin ; escaladons les barrières. La société nous pousse à choisir (et elle nous tient pour suspect quand nous ne le faisons pas ou quand nous tardons à le faire) : une profession, une religion, un conjoint, un domicile, etc... parce qu'elle n'a pas trouvé de meilleur moyen four freiner l'expansion du moi qui, désormais, va croupir à l'intérieur des limites qu'il s'est sottement fixées[vii]. »

     

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    [i] Portrait de Renaud par Pierre Tesquet, Robert Morel, 1982.

    [ii] Numéro 7 de la revue Orage-Lagune-Express consacré à Georges Brassens et paru en 1990.

    [iii] Article de ce blog qui évoque ma rencontre avec Delteil en 1977.

    [iv] Portrait de Joseph Delteil, par Pierre Tesquet, Robert Morel, 1978.

    [v] Il monta la pièce  Le Grand Prix de Paris ou Hippolyte avec les Comédiens de Naillac et fut l’illustrateur du N°4 des Cahiers Joseph Delteil paru en 1991.

    [vi] In Les Cahiers Joseph Delteil n°3, septembre 1986.

    [vii] Portrait de Joseph Delteil par Pierre Tesquet, Robert Morel, 1978.