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  • Le petit manuel du créateur de revue littéraire.

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    L’interview qui suit date  de 1986 et a paru dans Le Progrès. Elle n’a pas pris une ride. L’entretien était ciblé sur l’activité de revuiste de Bernard Deson. Vingt-cinq ans après, le modèle économique n’a pas vraiment changé même si aujourd’hui la revue a cessé de paraître.  La révolution internet est également passée par là avec la dématérialisation des ouvrages (ebooks) et la vente directe sur un site marchand. Pourtant les libraires ont toujours un rôle à jouer et les salons du livre restent des lieux de rencontre avec les lecteurs.

     

     

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    Comment est née votre revue ? « Germes de Barbarie » n’est pas née immédiatement. Deux expériences l’ont précédée qui avaient pour noms « L’Oiseau de Cristal » et « L’incision ». Deux revues ronéotypées réalisées avec un minimum de moyens financiers. « Germes de Barbarie » est à l’origine la réalisation d’une personne seule (à prendre tous les risques). Le premier numéro, de conception maladroite, n’aurait pas eu de suite si la revue n’était pas devenu le travail d’un groupe rédactionnel à part entière.


    Pourquoi avoir fondé une revue ?  Souci de rassembler, de coordonner et amour de la chose imprimée. Les surréalistes ne s'étaient pas trompés: la revue est la forme la plus dynamique de l'édition en poésie.  Le périodique est la forme la plus vivante d’expression au niveau de l’édition. Et puis, il y a un courant de jeunes revues qui m’a emporté (Jungle , M25, Luna Park, Odradek, Verso) et  m’ont donné envie de créer.  Enfin, j’écris moi-même et,  las de chercher d’utopiques éditeurs,  j’ai voulu éliminer les intermédiaires. Mais tout de suite j’ai éludé le problème en mettant ce désir au second plan.


    Choix du titre de la revue ? Peut-être une phrase de Nietzsche est-elle à l’origine de ce titre : « Une époque de barbarie commence. Les sciences la serviront ». Comme l’objectif de cette revue est de tenter d’analyser les causes profondes des crises de notre temps à travers toutes les formes de langages, le mot « germes » s’est très vite imposé.


    Quelle est votre conception de la poésie ? « La poésie est une langue étrangère », écrivait Cocteau. Ma conception de la poésie est qu’elle permet d’exprimer des états d’âme intraduisibles dans une autre forme de langage. 


    Les raisons qui vous poussent à écrire ? Elles sont multiples et aussi divergentes chez deux personnes distinctes que leurs motivations vitales les plus primaires. Personnellement, je suis un passionné du « Jeu de langue » et du théâtre d’ombres chinoises sur fond blanc. Mais écrire est aussi bien une forme de vivre supérieur qu’une manière de survivre en situation d’attente.


    Comment financez-vous votre revue ? Directement de ma poche pour le premier numéro. Ensuite, un roulement s’est établi grâce à quelques dizaines d’abonnés. Enfin, le budget d’urgence se compose au fur et à mesure des ventes directes. Aucune subvention du Ministère de la Culture ou de la Région Aquitaine mais la maturité de notre structure n’étant pas encore atteinte, cela semblerait sinon normal mais supportable. Il est donc très difficile de tenir un rythme de parution égal avec un budget arraché aux pots à tisane. 


    Comment et où vous diffusez-vous ? Très simplement. D’abord quelques dépôts en librairie qui ne rapportent strictement rien. Ensuite, la vente par correspondance qui génère les deux tiers des abonnements et le quart des ventes totales. Enfin, la vente directe par cooptation et sur les champs de foire culturels (rencontres poétiques régionales, salons du livre, etc.). L’information relayée par les autres revues et tout entrefilet dans la presse permet une existence. Mais heureusement, il y a la récompense du grand frisson, du suprême plaisir d'éditer !

     

    Comment voyez-vous l'avenir de votre revue ?  L'âge adulte de l'édition par essence peu commerciale arrive. D'après un sondage récent, près de 5 millions de Français ont écrit de la poésie à un moment de leur vie. Il y a fort à penser que cette forme d'écriture n'est pas morte et qu'elle a encore de beaux jours devant elle. 

     

      

  • Jean Massias, vie et mort d'un honnête homme.

     

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    Jean Massias était mon grand-père maternel. Je l'ai peu connu de son vivant. J'ignorais même qu'il écrivait. Les rares séjours que j'ai effectués chez lui m'ont laissé le souvenir d'un homme distant avec ses petits-enfants, vite agacé par leurs turbulences. Il était interdit d'aller fouiller dans sa bibliothèque. Quand il est mort j'avais tout juste treize ans. Je commençais à peine le long apprentissage du métier d'écrivain en rédigeant de courtes nouvelles et des esquisses de romans. Lui n'en a jamais rien su. Lorsque mon oncle m'a confié ses poèmes et ses carnets, j'ai senti que j'avais un devoir de mémoire envers ce poète qui, malgré la rudesse d'une vie de paysan,  sut garder intacte sa passion pour la littérature. Voici la préface que j'ai rédigée pour lui en 1999 lorsque j'ai publié une anthologie de ses oeuvres poétiques.


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    « Je demeure ébloui de vos dons et de la densité de vos connaissances. Toute cette richesse, semble-t-il, vous est venue sans que vous ayez couru le monde, mais en faisant entrer le monde, comme de force, dans votre univers territorialement circonscrit à l’aire de votre résidence et de votre profession. C’est une réussite admirable! Il y a là de l’ascétisme bénédictin qui force le respect. Je suis bien convaincu que vous avez dans vos tiroirs ou dans vos dossiers toutes les notes nécessaires à la reconstitution de votre biographie. Peut-être, même, tenez-vous un journal. Votre cas n’est point banal. Il devrait faire la matière d’un ouvrage intéressant! Vous me paraissez fort bien conservé, alerte et, même, en possession d’une vitalité générale assez peu commune, en dépit, ou peut-être à cause, d’une existence assez rude et, parfois, cruelle que vous avez su énergiquement dominer. Je connais une partie de vos recettes. Mais il y a celles de la volonté et de la raison que j’aperçois seulement. Elles vous font honneur.»  Ces quelques lignes sont extraites d’une lettre du poète Jacques Roulleau en date du 2 mai 1972, l’année du décès accidentel de Jean Massias. Bien d’autres  correspondants,  certains illustres, avaient compris qu’avec Jean Massias ils avaient trouvé un être exceptionnel, un cas d’espèce! Un poète-paysan intimement convaincu que toute connaissance existait déjà  dans les livres et que, comme Rodin avait dégagé son Balzac du bloc de marbre qui l’emprisonnait, les mécanismes secrets de notre univers seraient dévoilés au lecteur assidu.

     

    Né le 14 avril 1901 à la Sauvetat-du-Dropt, Jean Joseph Herman Massias a vécu à la campagne entouré de femmes (sa grand-mère et sa mère) et de livres.Le divorce précoce de ses parents a fait de ce fils unique un enfant puis un adolescent hypersensible, replié sur lui-même.  Elevé en fait par deux femmes admirables, ma mère, la personne que j’ai le plus aimé au monde et dont l’image me hantera jusqu’à la mort, et une grand-mère plus autoritaire, j’avais besoin de moins d’introspection alors j’ai coupé les amarres ne gardant que le goût de la lecture et celui des idées... C’est à vingt ans qu’il fit réellement la connaissance de son père, comptable dans une entreprise de Marmande, grâce à un camarade de régiment, Emile Castagnet, chapelier, originaire de la même ville. Il conservera toute sa vie une relation privilégiée avec celui qu’il appelait ce “cher Emile” et reverra autant que possible le père prodigue après des retrouvailles particulièrement émouvantes...  A dix-huit ans, il adresse son premier cahier de poèmes à Georges Duhamel qui venait d’obtenir le Prix Goncourt.  La qualité de cette première œuvre a surpris l’écrivain qui a entamé une correspondance avec le jeune poète dont “La Jeunesse Pensive” dénotait déjà une sagesse et une maturité que beaucoup ne trouvent que beaucoup plus tard. Le service militaire puis la rigueur du quotidien à la ferme stopperont net sa vocation littéraire naissante mais Jean Massias continuera son voyage autour du monde grâce aux livres, nombreux, qu’il fait venir de Bordeaux ou de Paris.

     

    Chaque soir, tard dans la nuit, il lit, prend des notes, écrit des lettres et des vers. Luttant contre l’épuisement, il bâtit un empire de connaissances interdisciplinaires. Les sciences, la politique, la philosophie, la littérature du vingtième siècle se mêlent dans un creuset magique pour élaborer la matière première d’une œuvre  distanciée des rumeurs d’une époque troublée.  En fait, à part des lettres chez divers correspondants et quelques poèmes, fruit d’une tardive résurrection poétique, je n’ai pas écrit, mon existence active ne m’en ayant guère laissé le temps.  L’agriculture d’aujourd’hui, tueuse d’hommes et l’ambiance miraculeuse (télévision, etc.) ne vaut pas pour la formation les longues veillées d’hiver - de ma jeunesse et de mon âge mûr - longtemps sous la lampe à pétrole. D’ailleurs, elles n’étaient que plus longues, car il fallait les commencer plus tôt. Maintenant, il n’y a plus de nuit à l’intérieur des fermes avec l’électricité.   Il attendra l’âge mûr (36 ans) pour fonder une famille en épousant Anne Lucile Gay en 1937. Ils auront deux enfants, Marie-Thérèse et Jean-Marc Philippe.

     

    Son engagement politique pourtant modéré le mènera en prison en 1944 en pleine épuration. Il gardera de cette année d’emprisonnement à Eysses une profonde blessure mais il puisera dans ce sentiment d’injustice la certitude que la liberté d’expression est un leurre. Certes, être un solitaire n’empêche pas l’amour de la poésie. Les vrais amis de la poésie, a dit Maurras, sont ceux qui la chantent. C’est ce pouvoir de communiquer avec autrui, c’est-à-dire de publier ses œuvres et d’aider à leur diffusion que l’on refuse plus que jamais à une poésie rayée du vocabulaire littéraire alors que la musique nous assaille et nous investit à toute heure sitôt que nous tournons nos boutons.

     

    Il renaîtra à la poésie au milieu des années soixante à l’occasion d’une nouvelle traduction de la “Mireille”de Frédéric Mistral. Néanmoins, un autre drame marquera sa vieillesse, la maladie de Lucile qu’il choisira de garder avec lui et de soigner jusqu’au bout. J’aurais sans cela une fin de vie assez douce: une vieille maison de famille où je suis né avec quelques meubles et des livres. Ce site, un coteau d’où l’on domine la petite vallée du Dropt offre un large horizon et est bien isolé sans impression de solitude.

     

             Beaucoup de poèmes suivront jusqu’à sa mort accidentelle le 16 octobre 1972. Une sélection en a été réalisée par son fils Philippe et par mes soins pour constituer l’ouvrage qui sera publié par les éditions Orage-Lagune-Express[1] en 1999.


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    [1]  Jean Massias, Une vie en attendant, anthologie 1919-1972,  éditions Orage-Lagune-Express, 1999.


  • Pourquoi avoir choisi "germes de barbarie" ?

    Plus de trente années ont passé et je ne me souviens plus très précisément d'où vient le nom que j’ai donné  à ma revue en 1979. Pourquoi « germes de barbarie ?  Peut-être une réminiscence de ce poème de Tahar Ben Jelloun?  Mais  une phrase me revient à l'esprit, elle est de Nietzsche :  "Une époque de barbarie commence.Les sciences la serviront." Il est si facile de construire une légende a posteriori…

     

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    Hommes sous linceul de silence [1]

     

    Camarade,
    es-tu vacciné contre toutes maladies toutes?

     

    es-tu tamponné pour l'emballage et l'amour

    pour donner
    ton sang ta voix tes muscles ton corps
    pour la prospérité de leur industrie
    pour le bien-être de tous notre humanité
    pour rapporter des devises et venir raconter aux autres que là-bas... Ah! là-bas... ce n'est pas comme ici là-bas à Gennevilliers Aubervilliers ou Argenteuil cabanes plombées par treize par sept entassés dans votre fraternité votre solitude votre silence entre le feue et l'usine
    avec vos sexes en berne
    avec votre désir à jamais refoulé
    même pas pour ramasser une infection vénérienne courante
    Non, pas de putains pour les Nor'af

    Assassine en toi l'Arabe
    Tu es porteur de germes de barbarie
    ressuscite en un autre corps en une autre peau

    on te veut
    comme nos caisses d'oranges
    comme nos caisses de conserves
    on te veut
    sans visage sans regard sans nom sans famille
    sans enfants
    sans désir sans désir on te veut
    brute et force
    absolu comme un chiffre
    en unité de bulldozer
    en bras métalliques
    mains calleuses
    en acier en fer       marchandise courante
    et surtout
    refusé au souvenir
    camarade.

    Il est une place
    presqu'île dans le silence
    où des hommes viennent accrocher le soleil
    dans l'indifférence des remparts
    et le refus des autres

    une ombre sort un œil
    et le pose sur la natte

    corps à vendre
    pièce maîtresse d'un arsenal dur
    et des mains dans les fers
    j'ai un front pour casser vos pierres
    de l'acier pas de la chair

    Sur ma vie j'ai prélevé des jours
    pour miner votre sommeil
    pour pâlir vos rêves
    pour polluer l'air
    et assurer votre mort
    violente

    Je puise encore dans la réserve des mots-torpilles
    des serpents à sonnette
    des nids de violence
    pour vous préparer un lit dans l'étang cancéreux
    attendez pour savoir
    vos larmes n'auront pas le temps de conjurer le ciel.

    à l'apparition de la lune les hommes ramassent leur corps
    et s'en vont le rectifier à la mer.


     


    [1]  Tahar Ben Jelloun, Hommes sous linceul de silence.Publié en 1970 aux éditions Atalantes